Tous les matins les élèves sont tenues d'arriver à 7h30 ; quand j'arrive en moto je double des groupes de filles sur la route, en uniforme jaune et marron, portant leurs cahiers sur la tête .
Il y a environ
un livre pour 2. Dans l'ensemble elles sont vraiment adorables, très
motivées pour venir au Collège. Elles sont aussi parfois très
dissipées, comme peut l'être une bande d'adolescentes. Leur niveau est
déplorable, certaines écrivent leurs dictées uniquement à l'oreille,
comme en phonétique ! Mais on constate des améliorations avec le temps,
surtout chez les petites car certaines sont clairement trop âgées.
Autre décalage : quand les filles sont malades ici, c'est la
plupart du temps parce qu'elles ont une crise de palu ou qu'elles ont
été piquées par un scorpion. Voilà pour le Collège où je passe la moitié de mon temps.
Pour le reste, la vie quotidienne, le marché, les visites, la moto, tout va bien…les gens sont vraiment gentils.
Le 24 novembre
il y eut l'ordination de Daba Romain, premier prêtre kenga (l'ethnie
locale) de tout le Tchad. C'était une célébration énorme, à laquelle
toute la paroisse de Bitkine se préparait depuis des mois. Il fallait
pouvoir accueillir les deux milles personnes attendues, qui en réalité
se sont transformées en quelque quatre milles. La messe a duré
Six heures avec procession des cadeaux, danseuses... A la fin, les
femmes avaient étendu des nattes à l'arrière et s'étaient assises pour
discuter et nourrir leurs bébés, se relevant pour lancer des youyou
lors des moments-clés. Cependant l'impression d'ensemble était
magnifique, car tout le monde avait sorti son habit de fête, et cette
multitude colorée, sous l'ombre de deux arbres immenses, dans la
lumière violente et le ciel bleu d'Afrique, formait un ensemble
splendide.
Autre fête, celle qui a eu lieu quelques jours plus tard Il s'agissait cette fois de « danses de la Margaï », une fête traditionnelle :
on pourrait traduire la « margaï » par « divinité », celle qui préside
à la vie du village, à la fois protectrice et terrible, qu'il convient
donc de remercier par des danses à la fin des récoltes.

A l'occasion de cette fête, la margaï prend possession d'une femme qui entre en transe ; d'autres dansent autour de cette vieille échevelée, à moitié nue, aux yeux flamboyants.
La vie
quotidienne avec les sœurs est très très tranquille, heureusement je
sors beaucoup en visite et passe des après-midi à discuter avec des
Tchadiens dont j'ai peu à peu fait la connaissance. Je
vais aussi beaucoup au « centre culturel », bibliothèque
tenue par la mission catholique où se réunissent des jeunes. C'est là-bas que j'ai trouvé des guitares à peine abîmées, plus ou moins bien bricolées et inégalement munies de cordes.
J'ai aussi hâte
d'être en vacances pour lâcher un peu ce rythme somme toute intense de
corrections, préparation de cours et cours eux-mêmes, sortir un peu de
Bitkine. Lorsque j'en ai assez d'étouffer dans cette petite ville
pleine de cris d'enfants et de concerti de bêtes en tous genre, enfumée
par les cuisines et les tas d'immondices qui brûlent, poussiéreuse et
sale, je sors au soleil couchant dans la campagne alentour
pour me promener, chose assez inconcevable pour les autochtones qui me
demandent « machi wen ? » (tu vas où ?). Ici, on ne se promène pas, on
ne gaspille pas son énergie et quand on marche, c'est vers un but.
Moi je vais simplement m'asseoir sur un gros rocher un peu en hauteur
et contemple l'immensité du ciel embrasé, des montagnes rouges et des
champs étendus à mes pieds. Ca fait un bien fou de rester tranquille et
seule devant la nature, quand on est « mirée » à chaque pas que l'on
fait dans la rue, perpétuellement poursuivie par les « ca va ? » des
enfants, et les regards plus ou moins amicaux de tous : blanche
toujours, ça me colle à la peau !
Emilie ancienne JVI, en décembre 2007